Intervention de Michel Thiollière

Réunion du 1er février 2005 à 16h00
Spectacle vivant — Débat sur une déclaration du gouvernement

Photo de Michel ThiollièreMichel Thiollière :

Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, d'entrée de jeu, je crois pouvoir dire que c'est une chance que d'avoir, aujourd'hui, au Sénat, ce débat qui sera profitable à la culture dans notre pays. Si nous devons naturellement cette chance à l'institution au sein de laquelle nous siégeons, nous vous la devons également, monsieur le ministre, et je voudrais à cet égard saluer votre détermination, votre implication personnelle et votre volonté de dialogue et pour élaborer une politique publique utile à l'avenir de notre pays.

Si ce débat a lieu, c'est naturellement parce que nous l'avons souhaité avec vous. C'est aussi, d'une part, parce que, avec Jacques Valade et la commission, nous travaillons depuis maintenant des mois afin de trouver des solutions aux problèmes que nous rencontrons, d'autre part, parce que le Sénat est un acteur culturel important, compte tenu des colloques et des expositions qu'il organise.

Ce débat, utile pour notre pays - j'y insiste - intervient à un moment de notre histoire où notre place et notre avenir sont remis en cause dans un monde, à la fois inquiet et mobile, dans lequel la culture et la création posent question et peuvent se trouver en difficulté.

Ce monde dans lequel nous vivons comporte, bien entendu, des risques : un risque d'uniformisation, lié à une sorte de dictature de l'éphémère, un risque de domination d'une puissance empêchant l'apparition d'autres cultures, voire d'une forme de tyrannie du marché interdisant l'émergence de cultures moins bien dotées. Ce monde à risques offre aussi de nombreuses chances : une large ouverture, y compris au-delà des frontières ; une grande fluidité, notamment grâce aux nouvelles technologies et à l'apparition tant de nouvelles formes culturelles que de ce que l'on pourrait appeler, en passant sur le choc des mots, « la contamination démocratique », qui peut nous aider à développer notre forme de culture et notre République bien au-delà de notre territoire.

Face à ce monde inquiet et mobile, la culture est, d'une certaine manière, une urgence nationale et internationale. Il est urgent de permettre tant à l'artiste qu'au spectacle de trouver leur place et il nous appartient donc de nous donner les moyens de conduire une politique publique nouvelle afin de mieux servir la culture dans notre pays.

L'artiste dit en permanence le mal-être en même temps que l'espoir : d'abord, parce qu'il est acteur et qu'à ce titre il peut à la fois jouer avec le progrès et être confronté à d'insupportables entraves ; ensuite, parce qu'il est un « éveilleur » qui énonce sa confiance en l'homme et en l'humanité ; enfin, parce qu'il est un éclaireur qui propose des chemins, quand bien même ils ne sont pas parfaitement balisés.

Outre les risques qu'il court dans notre pays, l'artiste est en but à la précarité, à la marginalité et, pire encore, peut-être, à l'indifférence. Si nous voulons lui donner toute sa place dans la société pour qu'il nous aide, comme le disait Gombrowicz, à passer de « l'immaturité à la maturité », nous avons besoin d'une vraie politique publique. L'artiste est, en effet, porteur de valeurs non seulement culturelles, mais également sociales et économiques : il suffit de voir combien la France exporte grâce à sa culture et à l'image que se font d'elle bon nombre de pays à travers le monde pour mesurer à quel point il est culturellement urgent de placer l'artiste au coeur de la cité.

Nous lui devons, cela va de soi, un statut, mais plus encore la garantie de ses droits, notamment au moment où l'interférence du piratage se traduit par une perte des droits d'auteur et du travail, dont notre collègue Jack Ralite vient de faire état.

Pour ce qui est du spectacle, il répond, de longue date, à une nécessité, mais aussi à une envie : il faut que la public ait envie d'aller au spectacle et que le spectacle ait envie d'aller au-devant de nouveaux publics. Il faut donc, dans nos cités et nos régions, qu'il soit multiple et diversifié et qu'il finisse, au rythme des nouveaux publics qu'il conquiert, par irriguer tout le territoire.

Le spectacle, outre qu'il favorise l'accès à la modernité, que ce soit avec « les nouveaux territoires de l'art » ou les nouvelles technologies qui génèrent de nouvelles formes artistiques ou culturelles, offre une ouverture sur notre société qui est une société des métissages entre les cultures, les traditions, les histoires, les générations, les technologies et les formes artistiques.

Il fournit aussi l'occasion, dans un monde où l'éphémère prédomine, de redonner toute sa densité au temps de la vie et peut-être, tout simplement, au « temps retrouvé » de la vie, tant personnelle que collective.

Le spectacle donne également un sens à une expression collective contemporaine permettant l'émergence de nouvelles formes et de nouvelles pratiques républicaines. Le théâtre est, d'une certaine manière, la métonymie de la République et, de ce point de vue, il peut nous permettre d'imaginer de nouvelles formes démocratiques et de nouvelles pratiques républicaines.

Le spectacle, c'est encore la nécessité d'un aménagement du territoire bien compris : nous ne pouvons pas envisager, dans notre pays notamment, que les régions les plus riches aient des spectacles et que les plus pauvres n'en aient pas, que les villes mieux dotées puissent proposer des spectacles de meilleure qualité que les autres.

C'est la raison pour laquelle nous avons d'abord besoin d'un vrai partenariat « public-public » entre l'Etat et les collectivités pour bien aménager, non seulement notre territoire national, mais également nos villes, notamment à travers la cohésion sociale et ce que l'on appelle « la politique de la Ville », qui consiste à redonner du sens aux hommes et aux femmes de nos quartiers qui ont bien du mal à se repérer dans la société. Dès lors qu'une ville ou une région française propose des spectacles, elle renforce la cohésion sociale, elle donne du sens à la République et elle fait naître espoir chez les plus démunis d'entre nous, notamment chez les plus jeunes, qui éprouvent bien des difficultés à trouver leur place dans notre société.

Il est vrai néanmoins que la création est un acte fort qui dérange, et que créer c'est livrer un combat en faveur de l'émergence de nouvelles formes et de nouvelles pratiques.

Pour répondre à cette double nécessité de donner à l'artiste sa place dans notre société et de proposer des spectacles sur l'ensemble du territoire, il nous faut imaginer de nouvelles politiques publiques. A travers le maquis des aides, des procédures, en dépit de certains risques de dérapage, des difficultés liées à la mise en place de la décentralisation en matière de spectacle et de culture avec des formes plus ou moins abouties de partenariats publics-privés, et compte tenu de la mondialisation qui touche toute la société, je serais enclin à proposer une « nouvelle chronologie de la création », au sens où l'on parle de la « chronologie des médias ».

Elle prendrait en compte à la fois l'espace et le temps, c'est-à-dire la nouvelle géographie de même que le nouveau temps du monde. On verrait alors se dessiner une sorte de colonne vertébrale autour de laquelle se structurerait une nouvelle politique publique. Elle inclurait l'éveil - nous avons tous en tête des images de classes de jeunes enfants allant au théâtre ou assistant à des représentations « jeune public » - ; les formations, notamment par le biais des écoles ou des conservatoires qui forment tant les amateurs que les professionnels ; la création, avec tout ce que nous proposons en termes de résidence pour artistes ; la production, avec, par exemple, pour les artistes les plus jeunes et les plus nouveaux, la réalisation d'un premier CD ; l'émergence, grâce aux studios de théâtre ou de musique, de nouveaux artistes, et la diffusion.

S'agissant de cette dernière, vous nous avez rappelé, monsieur le ministre, que nous faisions fréquemment appel à vous et il est vrai que nous avons besoin du soutien de l'Etat pour créer des scènes de musiques actuelles - SMAC - des « Zénith », des théâtres, pour réhabiliter nos salles de théâtre un peu partout sur le territoire et offrir ainsi des lieux de diffusion là où le besoin s'en fait sentir.

La diffusion passe aussi par les télévisions publiques, qui ont un rôle éminent à jouer pour diffuser, au-delà des périmètres qu'elles desservaient jusqu'à présent, ces spectacles qui coûtent tant d'énergie, de travail et d'argent à nos concitoyens et aux contribuables.

Derrière tout cela, se joue le rayonnement culturel, qui dépasse tous les clivages et qui sert notre pays. En nous rendant à l'étranger, nous sommes nombreux à constater l'impact de la culture française et à mesurer à quel point est attendue l'image de cette France nouvelle, de la nouvelle culture française que vous avez évoquée précédemment à propos de « l'année de la France » en Chine.

Ces initiatives et ces impulsions appellent donc de nouvelles politiques publiques permettant de tisser de nouveaux liens entre les publics et les artistes, à travers des partenariats, dans un dialogue constructif, au sein de nouvelles collégialités.

De ce point de vue, monsieur le ministre, vous pouvez compter sur nous pour être à vos côtés afin d'élaborer de nouvelles politiques publiques qui, après un toilettage des anciennes, permettront, à travers des contrats républicains clairs et grâce à des outils efficaces, de faire émerger l'urgence culturelle pour notre pays. Cela sera possible avec un Etat juste, impartial, qui tiendra son rôle, et se montrera un vrai partenaire des collectivités et des collectivités qui feront toute la place nécessaire à l'innovation, à la proximité et à l'attractivité. Nous ferons, en agissant de la sorte, oeuvre utile pour la culture dans notre pays.

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